Techniques photographiques

Papier salé, albumine, platine : reconnaître les procédés photographiques anciens

Techniques photographiques · · Publié le 2026-10-27

Tirage ancien aux tons bruns pâlis montrant les ruines gothiques d'une abbaye entourées d'arbres
William Henry Fox Talbot, La Tombe de Sir Walter Scott à l'abbaye de Dryburgh, papier salé, vers 1844. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Dans une exposition de photographie ancienne, les cartels égrènent des noms qui intimident : « épreuve sur papier salé à partir d'un négatif papier », « tirage sur papier albuminé », « épreuve au platine ». Derrière ce vocabulaire se cache une histoire technique passionnante, celle d'un siècle d'inventions qui ont chacune donné aux images une couleur, une surface et une fragilité particulières. Savoir les reconnaître aide à regarder autrement les photographies du XIXe siècle, et à comprendre pourquoi tant d'artistes d'aujourd'hui y reviennent.

Le négatif papier et le papier salé

Quand la France rend public le daguerréotype en 1839, l'Anglais William Henry Fox Talbot travaille déjà à un autre procédé, que nous évoquons dans notre article sur la naissance de la photographie. Son idée décisive est le négatif sur papier : une feuille rendue sensible, exposée dans la chambre, qui donne une image inversée. En posant ce négatif sur une seconde feuille sensible et en l'exposant au soleil, on obtient un positif, et l'on peut répéter l'opération autant de fois que l'on veut. Le procédé perfectionné prend le nom de calotype.

Les positifs de cette époque sont des tirages sur papier salé : une feuille de papier imprégnée d'une solution de sel, puis de nitrate d'argent, qui noircit directement à la lumière, sans développement. L'image se forme dans les fibres mêmes du papier.

Le tirage à l'albumine, standard du XIXe siècle

À partir des années 1850, un nouveau papier s'impose : le papier albuminé, recouvert d'une couche de blanc d'œuf salé avant d'être sensibilisé. L'albumine retient l'image à la surface, ce qui donne plus de netteté et de brillance. Associé aux négatifs sur verre au collodion, plus nets que le papier, il devient le procédé dominant pour plusieurs décennies : portraits-cartes, vues de voyage, photographies d'architecture, albums de famille.

C'est l'époque où l'État commande ses premières grandes campagnes photographiques : en 1851, la Mission héliographique envoie cinq photographes documenter les monuments de France, rappelle le ministère de la Culture.

Le platine et le palladium

Dans le dernier quart du XIXe siècle apparaissent les tirages au platine, puis au palladium. L'image n'est plus faite d'argent mais de ces métaux, déposés dans les fibres du papier. Les épreuves au platine sont mates, avec une gamme de gris très étendue et douce, et une remarquable stabilité. Elles ont été très appréciées des photographes qui voulaient faire reconnaître la photographie comme un art, au tournant du XXe siècle. Le coût du métal en a limité l'usage, mais le procédé reste pratiqué par des tireurs spécialisés et des artistes.

La gomme bichromatée et les procédés « pictorialistes »

La gomme bichromatée mélange un pigment, de la gomme arabique et un sel de chrome sensible à la lumière. Après exposition, on dépouille l'image à l'eau, parfois au pinceau, ce qui permet d'intervenir manuellement. Les photographes pictorialistes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle l'ont adoptée pour donner à leurs tirages l'apparence de dessins ou d'estampes. Le procédé, pigmentaire, est réputé stable à la lumière.

Le retour des procédés anciens

Depuis plusieurs décennies, des artistes et des photographes contemporains réinvestissent ces techniques, souvent regroupées sous le nom de « procédés alternatifs ». Ils y cherchent ce que le numérique ne donne pas : une image unique ou presque, une surface sensible, une couleur, la trace de la main. Beaucoup utilisent aujourd'hui un négatif numérique imprimé sur film transparent, tiré par contact au papier salé, au platine ou au cyanotype. Sur le cartel, la mention de la technique est alors essentielle pour comprendre ce que l'on regarde.

Un papier salé de 1850 et un papier salé de l'an dernier partagent une chimie, pas une histoire : la date du tirage compte autant que le procédé.

Regarder et conserver ces épreuves

Les tirages du XIXe siècle comptent parmi les objets photographiques les plus sensibles à la lumière. Le vade-mecum du ministère de la Culture consacré aux fonds de photographies recommande pour eux une dose annuelle de l'ordre de 12 000 lux·heure, soit 50 lux pendant huit heures par jour durant trente jours ; d'où la pratique courante qui consiste à ne les exposer que trois mois, une fois tous les trois ans. C'est pourquoi les musées les montrent dans des salles sombres et pour des durées limitées, et pourquoi un amateur qui en possède devrait les garder la plupart du temps dans une boîte de conservation, à l'abri de la lumière. Les tirages au platine et à la gomme, plus stables, demandent moins de précautions, mais restent des œuvres sur papier. Les principes de base figurent dans notre article sur le tirage argentique, qui leur a succédé.

Tirage d'époque ou tirage tardif

Pour les photographies du XIXe siècle, la question de la date du tirage est essentielle. De nombreux négatifs anciens, sur papier ou sur verre, ont été tirés de nouveau longtemps après la prise de vue, parfois au XXe siècle, sur des papiers modernes. Ces tirages tardifs ont un intérêt documentaire, mais ils ne sont pas des épreuves d'époque, et les cartels sérieux le précisent. Le procédé employé est souvent un bon indice : un tirage gélatino-argentique d'un négatif de 1855 est, presque par définition, un tirage tardif.

Sources