Le collodion humide : négatifs sur verre, ambrotypes et ferrotypes

Une plaque de verre, une couche visqueuse qui sent l'éther, quelques minutes pour tout faire avant qu'elle ne sèche : le collodion humide a été, des années 1850 aux années 1880, la manière ordinaire de faire une photographie. Il a donné les grands négatifs sur verre des photographes d'architecture et de voyage, mais aussi deux objets étonnants, l'ambrotype et le ferrotype, que l'on croise aussi bien dans les musées que dans les brocantes. Comprendre comment il fonctionne aide à les regarder, et à savoir pourquoi tant de photographes d'aujourd'hui s'y remettent.
Un procédé publié, pas breveté
Au début des années 1850, le photographe a le choix entre deux voies, que nous décrivons dans nos articles sur le daguerréotype et sur le papier salé. Le daguerréotype donne une image d'une finesse extraordinaire, mais unique et impossible à reproduire. Le négatif papier de Talbot permet de tirer autant d'épreuves qu'on le veut, mais la fibre du papier adoucit le détail.
Le verre réunit les avantages des deux : il est parfaitement transparent et lisse. Restait à y faire tenir une couche sensible. En 1851, le sculpteur et photographe anglais Frederick Scott Archer publie une méthode qui y parvient grâce au collodion, et choisit de ne pas la breveter. Le procédé se diffuse donc librement, et s'impose en quelques années dans toute l'Europe et en Amérique.
Le principe : tout faire avant que la plaque ne sèche
Le collodion est une solution de nitrocellulose (le « coton-poudre ») dans un mélange d'éther et d'alcool. Étalé sur une surface, il forme en séchant une pellicule transparente. Le photographe y ajoute des sels, des iodures notamment, puis suit une séquence qu'il doit mener d'une traite :
- Couler le collodion sur une plaque de verre parfaitement propre, en l'inclinant pour répartir la couche, puis laisser s'égoutter l'excédent.
- Sensibiliser la plaque en la plongeant dans un bain de nitrate d'argent : il se forme dans la couche des sels d'argent sensibles à la lumière.
- Exposer la plaque encore humide dans la chambre.
- Développer aussitôt, en versant un révélateur qui fait apparaître l'image, puis fixer, laver et sécher.
- Vernir enfin la plaque, pour protéger la couche fragile.
Tout le problème tient dans le mot « humide » : une fois sèche, la couche perd l'essentiel de sa sensibilité. Il faut donc préparer chaque plaque juste avant la prise de vue et la développer juste après. Le photographe en extérieur emporte avec lui son laboratoire : une tente ou une voiture obscure, des flacons, des bains, de l'eau. Les vues de monuments, de chantiers ou de paysages lointains du Second Empire ont été faites ainsi, chambre et laboratoire voyageant ensemble.
En échange, le collodion est bien plus rapide que le papier, et la netteté est remarquable. Associé au tirage sur papier albuminé, il devient le procédé dominant de la photographie commerciale : portraits-cartes, vues de voyage, reproductions d'œuvres d'art.
Trois objets, une même chimie
Selon la façon dont on traite et présente la plaque, le même procédé donne trois objets très différents.
| Négatif sur verre | Ambrotype | Ferrotype | |
|---|---|---|---|
| Support | Verre transparent | Verre, posé sur un fond sombre | Fine tôle de fer vernie noir ou brun |
| Ce que l'on regarde | Une matrice, destinée au tirage sur papier | Un positif unique | Un positif unique |
| Présentation habituelle | Boîtes de plaques, archives d'atelier | Étui garni, cadre doré, verre de protection | Étui, carton à fenêtre, ou plaque nue |
| Usage | Architecture, voyage, reproduction, portrait | Portrait d'atelier, des années 1850 aux années 1860 surtout | Portrait bon marché, photographes forains, jusqu'au début du XXe siècle |
L'ambrotype repose sur une illusion d'optique. Un négatif au collodion assez faible, vu par réflexion, montre des argents clairs là où la lumière a frappé ; posé contre un fond noir (vernis, papier ou velours), il se lit comme une image positive. Le nom, popularisé aux États-Unis au milieu des années 1850, désigne ce que l'on appelait souvent en France un positif sur verre. Moins cher que le daguerréotype, présenté dans les mêmes étuis, il l'a rapidement remplacé chez les portraitistes.
Le ferrotype, appelé tintype en anglais bien qu'il ne contienne pas d'étain, applique le même principe sur une mince plaque de fer laquée de noir. Léger, incassable, très bon marché et livré en quelques minutes, il est devenu l'image des fêtes foraines, des plages et des soldats, surtout aux États-Unis, et le procédé a survécu chez les photographes ambulants bien après l'abandon du collodion en atelier.
Ambrotypes et ferrotypes ont deux points communs essentiels : ce sont des images uniques, sans négatif, et elles sont généralement inversées latéralement, comme dans un miroir, puisque l'on regarde la plaque même qui était dans la chambre. Une raie de cheveux du « mauvais » côté ou une inscription à l'envers en sont souvent la preuve.
Reconnaître un collodion
- Daguerréotype ou ambrotype ? Les deux dorment dans des étuis identiques. Le daguerréotype est un miroir d'argent poli : selon l'angle, l'image passe du positif au négatif, et l'on y voit son propre reflet. L'ambrotype se lit sous presque tous les angles, sans effet de miroir.
- L'ambrotype a souvent un aspect légèrement laiteux dans les clairs, et des gris un peu froids. Si le vernis noir du dos s'est écaillé, l'image paraît trouée ou passe au négatif à ces endroits.
- Le ferrotype est plus sombre et moins contrasté, dans des tons gris-brun ou chocolat. Ses bords, parfois découpés aux ciseaux, peuvent montrer de la rouille ou des pliures. Un aimant s'y accroche, mais il vaut mieux laisser ce test à un professionnel : un frottement suffit à rayer la couche.
- Le négatif sur verre est une plaque transparente aux valeurs inversées, souvent avec des bords irréguliers là où le collodion a été coulé à la main, et parfois une empreinte de doigt du photographe dans un coin.
Sur un cartel sérieux, ces objets portent leur nom exact : « ambrotype », « ferrotype », « négatif sur verre au collodion », ou « épreuve sur papier albuminé d'après un négatif au collodion ». Notre méthode pour lire une exposition rappelle pourquoi ces mentions comptent autant que le titre.
La fin du collodion, et son retour
Dans les années 1870, les premières plaques sèches au gélatino-bromure d'argent apparaissent. Préparées en usine, utilisables des semaines après leur fabrication et beaucoup plus sensibles, elles libèrent le photographe de son laboratoire ambulant et remplacent le collodion en atelier au cours des années 1880.
Le procédé n'a pourtant jamais tout à fait disparu. Depuis la fin du XXe siècle, des photographes et des artistes le pratiquent de nouveau, en particulier pour l'ambrotype et le ferrotype : ils y trouvent une image unique, une surface où l'on voit les coulures et les accidents de la couche, et une lenteur qui transforme la séance de pose. Des ateliers proposent désormais des portraits au collodion, et l'on en voit régulièrement dans les festivals et les foires. Sur le cartel d'un tirage contemporain, la mention du procédé ne dit rien de la date : un ferrotype peut avoir été fait l'an dernier.
Une plaque au collodion est une image et un objet à la fois : le verre ou le fer, le vernis, l'étui font partie de l'œuvre.
La pratique n'est pas anodine : l'éther est très inflammable, et certains produits historiquement employés pour le fixage, comme le cyanure de potassium, sont très toxiques. Elle s'apprend en atelier, pas dans une cuisine.
Conserver une plaque au collodion
Ces objets réunissent plusieurs fragilités : le verre casse, le fer rouille à l'humidité, la couche et son vernis s'écaillent ou se rayent. Quelques principes suffisent pour un particulier :
- ne pas démonter un étui ni « nettoyer » une plaque, même poussiéreuse : le vade-mecum du ministère de la Culture consacré aux fonds de photographies recommande de recourir aux conseils d'un restaurateur spécialisé pour le simple dépoussiérage des plaques de verre ;
- manipuler les plaques par les bords, avec des gants fins en nitrile plutôt qu'en coton, qui glissent ;
- ranger les plaques de verre dans des pochettes en papier à quatre rabats, puis à la verticale ou à plat en petit nombre dans leur boîte, comme le préconise le même document, pour qu'elles ne pèsent pas les unes sur les autres ;
- garder ferrotypes et ambrotypes au sec et à l'abri des variations d'humidité.
Pour l'accrochage, les principes de notre guide pour conserver et encadrer une œuvre s'appliquent : lumière modérée, mur sec, pas de source de chaleur à proximité.
Sources
- Ministère de la Culture, Vade-mecum. Prise en main d'un fonds de photographies, novembre 2016 : culture.gouv.fr.
- Bertrand Lavédrine, (Re)Connaître et conserver les photographies anciennes, CTHS, 2008.
- Frederick Scott Archer, « On the use of collodion in photography », The Chemist, mars 1851.
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